Bon, inutile de vous présenter Kassovitz, qui, après le four de Babylon A.D., broyé par la Fox, hué par les médias et le public, est rentré en France et a mis quelques années à se remettre de ses émotions hollywoodiennes. Il revient aujourd’hui avec une production franco-française : L’ordre et la morale, projet d’envergure dans lequel il a beaucoup investi et dont il est aussi l’acteur principal.
L’ordre et la morale s’appuie sur le roman de Philippe Legorjus, La morale et l’action, écrit en 1990. Il s’agit d’une restitution de la prise d’otages d’Ouvea (Nouvelle Calédonie), en 1988, lorsque des guerriers Kanak prennent en otage 27 gendarmes mobiles. Ce passage triste, révoltant et oublié de l’histoire française, Kassovitz tente de le faire revivre.
Il incarne lui-même le capitaine Legorjus, notre narrateur, négociateur et capitaine du GIGN au moment des faits. Le spectateur suit ce héros pas à pas, tiraillé entre sa position de fonctionnaire, devant suivre les ordres d’une Elysée en pleine bataille électorale (Chirac/Mitterrand), et sa volonté de faire ce qui lui semble juste et bon.
D’un point de vue purement technique, il n’y a pas grand chose à reprocher à ce film, la tension monte petit à petit, le montage est efficace et intelligent, le sound design est tout bonnement excellent. Kassovitz est convainquant d’un côté comme de l’autre de la caméra. Il filme à l’américaine un drame historique bien français, et vous aurez même droit à un magnifique plan-séquence filmé caméra au poing en fin de film, qui, à lui seul, vaut largement votre place de cinoche !
En ce qui concerne le côté « trop militant » que la critique a pu reprocher à ce film, n’y prêtez pas attention. Ce film est parfait dans sa justesse, sa finesse et sa façon d’aborder des problèmes politiques complexes. Ce film n’est pas anti-militariste, au fond, les militaires ne font « que leur travail ». Non, ce film nous montre une réalité politique bien française, bien sale. Une réalité dans laquelle une poignée de voix aux élections valent mieux que des vies 24 000km de Paris (Kanak et gendarmes confondus).
Legorjus se débat dans la hiérarchie et perd peu à peu la foi, se rendant compte de son impuissance. Le spectateur le voit se faire emporter dans cette spirale, sans issue, sans espoir. La révolte monte, Kassovitz nous montre subtilement tous les points de vue sur cet évènement : celui des locaux, pacifistes, celui des journalistes, bridés, celui de l’Elysée, qui préfère fermer les yeux, celui de l’armée, des rebelles, du ministre des DOM TOM, des membres du GIGN… Jamais exagéré, toujours juste et mesuré, L’ordre et la morale ne sombre à aucun moment dans le pathos.
Kassovitz réalise un film subversif et beau, un nouvel incontournable du cinéma français (et pas que !). Il faut aider ce projet, aller le voir en salle et profiter. C’est un nouvelle forme d’histoire qui se forge sous nos yeux. Une histoire qui ne se revendique pas comme étant la « vérité absolue », mais bien une réalité, un point de vue sur les choses, une vision à travers une double lentille, celle de Legorjus, puis celle de Kassovitz. Espérons simplement que d’ici peu, ce type de cinéma soit diffusé dans les salles de classe au même titre qu’un Nuit et Brouillard ou autres Indigènes.



















